Vous vous ennuyez profondément au travail, vous regardez l’heure toutes les dix minutes, et pourtant vous rentrez épuisé·e le soir ? Vous culpabilisez peut-être de vous plaindre alors que vous n’êtes « pas assez débordé·e » pour ça. Ce que vous vivez a un nom : le bore-out au travail. En tant que psychologue du travail, je vois régulièrement des personnes surprises d’apprendre que leur mal-être a une explication concrète, et qu’il ne s’agit ni de paresse ni d’ingratitude.
Bore-out au travail : de quoi parle-t-on ?
Le terme a été popularisé en 2007 par les consultants suisses Philippe Rothlin et Peter Werder, qui l’ont construit en miroir du burn-out : là où le burn-out vient d’une surcharge, le bore-out vient d’une sous-charge chronique. Trop peu de tâches, des missions répétitives ou en dessous de vos compétences, un manque de reconnaissance ou de sens : le résultat est un épuisement qui n’a rien à voir avec la fatigue physique.
Ce n’est pas qu’une expression à la mode. La recherche en psychologie du travail étudie l’ennui professionnel comme un état à part entière, distinct de l’engagement et du burnout. Une revue de la littérature a montré que l’ennui au travail est une expérience complexe, liée à la fois à la nature des tâches, à des facteurs individuels et au contexte social de l’entreprise (Loukidou et al., 2009). Des chercheurs néerlandais ont même développé un outil de mesure validé, la Dutch Boredom Scale, qui permet de distinguer l’ennui professionnel du burnout et de l’engagement au travail : ce ne sont pas les mêmes mécanismes, même si les deux mènent à une vraie souffrance (Reijseger et al., 2013).
Dans mon expérience de psychologue du travail, le bore-out touche souvent des personnes très compétentes : quelqu’un qu’on a placé sur un poste en dessous de son niveau après une restructuration, une personne dont le poste a été vidé de son contenu sans que sa fiche de fonction ait changé, ou quelqu’un dont l’équipe a été réduite sans que la charge stimulante du poste soit redistribuée. Ce n’est donc pas une question de manque d’ambition ou de paresse : c’est un problème d’adéquation entre les compétences d’une personne et le contenu réel de ce qu’on lui demande.
Bore-out au travail : comment le reconnaître ?
Les signes ne sont pas toujours spectaculaires, ce qui explique qu’ils passent souvent inaperçus, y compris pour la personne concernée. Les plus fréquents :
- Un ennui installé, qui ne part pas même après le week-end ou les vacances
- Le sentiment de faire semblant d’être occupé·e pour ne pas se faire remarquer
- Une fatigue étrange en fin de journée, alors que la charge de travail réelle est faible
- Une perte progressive d’estime de soi professionnelle : « je ne sers à rien ici »
- De l’irritabilité ou du cynisme envers le travail, les collègues, l’entreprise
- Des difficultés à se concentrer, y compris sur des tâches simples
- La culpabilité de se sentir mal alors que « d’autres ont bien plus de travail »
Ce dernier point est souvent ce qui retarde le plus la prise de conscience. Le bore-out reste largement moins reconnu socialement que le burnout : on valorise plus facilement quelqu’un de débordé que quelqu’un qui s’ennuie, ce qui pousse beaucoup de personnes à cacher ce qu’elles vivent plutôt qu’à en parler.
Bore-out, burnout, brown-out : quelles différences ?
Ces trois mots se ressemblent mais décrivent des mécanismes différents.
Le burnout vient d’une surcharge : trop de travail, trop de pression, sur une durée trop longue. Le bore-out, à l’inverse, vient d’une sous-charge : pas assez de travail, ou un travail qui ne mobilise pas vos compétences. Un terme plus récent, le brown-out, désigne plutôt une perte de sens : la charge de travail peut être tout à fait normale, mais la personne ne comprend plus pourquoi elle fait ce qu’elle fait, ou ne partage plus les valeurs de son entreprise. Ce dernier concept est plus journalistique que scientifiquement établi à ce stade, mais il décrit une réalité que beaucoup de personnes en accompagnement rapportent : ce n’est pas la quantité de travail qui pose problème, c’est son absence de sens.
Ces trois états peuvent aussi se chevaucher ou s’enchaîner : on peut par exemple avoir été en bore-out pendant des mois, avoir accumulé du stress à masquer cet ennui, puis basculer vers des symptômes plus proches du burnout.
Une mauvaise semaine, ou un vrai bore-out ?
Tout le monde traverse des périodes plus creuses au travail, sans que ce soit un bore-out. Ce qui fait la différence, c’est la durée et l’intensité : un projet plus calme entre deux échéances se résorbe de lui-même en quelques jours, alors qu’un bore-out s’installe sur plusieurs semaines, voire plusieurs mois, et s’accompagne d’un vrai retentissement sur l’estime de soi et l’énergie générale.
Un repère utile : si vous continuez à ressentir de l’intérêt pour votre métier en général, mais que c’est une mission ou une période précise qui vous pèse, il s’agit probablement d’un passage à traverser. Si au contraire l’ennui s’étend à l’ensemble de votre activité, qu’il dure depuis longtemps, et qu’il s’accompagne d’un sentiment de perte de sens ou de valeur personnelle, la piste du bore-out mérite d’être prise au sérieux.
Que faire face à un bore-out au travail ?
Première étape, et souvent la plus difficile : nommer ce que vous vivez, sans le minimiser ni vous en vouloir. Ce n’est pas un problème de motivation personnelle, c’est un désajustement entre vos compétences et le contenu réel de votre poste.
Ensuite, quelques pistes concrètes :
Cartographier précisément ce qui manque. Est-ce le volume de travail, la variété des tâches, le niveau de responsabilité, la reconnaissance, ou le sens ? Les réponses sont différentes selon la source du problème.
En parler, même si c’est inconfortable. Avec votre manager si la relation le permet : demander plus de missions, des projets transverses, ou une évolution de poste, sont des demandes légitimes, pas des caprices.
Explorer le job crafting. Il s’agit de réaménager vous-même certains aspects de votre poste (tâches, relations, façon de percevoir votre rôle) pour le rendre plus stimulant, sans nécessairement en changer entièrement.
Distinguer un ajustement possible d’un vrai désalignement. Parfois, le poste peut être retravaillé. Parfois, le bore-out révèle un désalignement plus profond entre vous et l’entreprise, ou entre vous et le métier lui-même, et la vraie réponse passe par une réflexion sur une reconversion.
Se reconnecter à ce qui vous a donné envie de faire ce métier. Ce n’est pas un exercice de motivation forcée : c’est un travail de clarification. Qu’est-ce qui vous stimulait au départ ? Qu’est-ce qui a changé, dans le poste ou en vous ? Cette réflexion aide souvent à distinguer un problème de contenu de poste d’un problème plus large de sens professionnel, et oriente vers des solutions différentes selon le cas.
Quand consulter un psychologue du travail pour un bore-out ?
Si l’ennui s’installe depuis plusieurs mois, si vous ressentez une perte de confiance en vous liée au travail, ou si vous remarquez des signes de mal-être plus larges (troubles du sommeil, irritabilité persistante, retrait social), un accompagnement peut vous aider à y voir plus clair. Les chercheurs ont d’ailleurs montré que l’ennui professionnel prolongé n’est pas anodin : il est associé à des symptômes dépressifs, à de la détresse psychologique, et à des comportements contre-productifs au travail (Van Hooff & Van Hooft, 2014).
En séance, le travail consiste à clarifier ce qui vous manque réellement dans votre activité professionnelle, à distinguer ce qui relève de votre poste actuel de ce qui relève de votre rapport plus général au travail, et à construire des pistes concrètes, que ce soit dans votre poste actuel ou vers autre chose.
Si vous sentez que le moment est venu d’en parler avec quelqu’un, vous pouvez me contacter pour un premier échange.
Sources
- Loukidou, L., Loan-Clarke, J., & Daniels, K. (2009). Boredom in the workplace: More than monotonous tasks. International Journal of Management Reviews, 11(4), 381-405.
- Reijseger, G., Schaufeli, W.B., Peeters, M.C.W., Taris, T.W., van Beek, I., & Ouweneel, E. (2013). Watching the paint dry at work: psychometric examination of the Dutch Boredom Scale. Anxiety, Stress & Coping, 26(5), 508-525.
- Van Hooff, M.L.M., & Van Hooft, E.A.J. (2014). Boredom at work: Proximal and distal consequences of affective work-related boredom. Journal of Occupational Health Psychology, 19(3), 348-359.



